Comme un souffle qui passe, par Sophie Geoffroy

SCANTIME: 7/30/96 MODTIME: 2/6/40 MEDIATYPE: 052/55 SPD 0000 #00 SCANNERVENDOR: KODAK SCANNERPRODID: FilmScanner 2000 SCANNERFIRMREV: 3.56 SCANNERSERIAL: 0307 PIW: Eastman Kodak PHOTOFINISHER: Custom Process, Berkeley CA.

permission from The Bancroft Library University of California Berkeley, CA 94720-6000

Violet Paget, par Paget-Fredericks

A la mémoire de Geneviève, Anny, Maryse, Alfio, Beatrice, Jean, Carola “Lola” , Fiorenza…

« Le rassurant de l’équilibre, c’est que rien ne bouge.

Le vrai de l’équilibre, c’est qu’il suffit d’un souffle

pour faire tout bouger. »

Julien Gracq, Le rivage des Syrtes.

Un jour, « [q]uelque chose comme une alerte lointaine se glisse jusqu’à nous dans ce vide clair du matin plus rempli de présages que les songes . . . et l’oreille se tend dans le silence sur un vide en nous qui soudain n’a pas plus d’écho que la mer. » (Gracq 48) Ce jour-là cessent l’attente et la crainte… Mais pour peu qu’une rencontre vienne apaiser nos doutes en bousculant nos certitudes, nous cessons d’hésiter, sachant que le temps est venu de ne plus résister à ce que nous souffle l’intuition — cette « sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable » définie par Bergson dans La pensée et le mouvant.

Ce jour-là, on reconnaît la part du cœur même dans la recherche la plus austère ; on accepte que l’expérience du chercheur, solitaire par essence, puisse tout de même se dire ; on découvre soudain à quel point l’expérience de la recherche engage l’être et le transforme. Il s’agit ici de cette expérience qui désigne « le rapport à une présence, que ce rapport ait ou non la forme de la conscience » (Derrida, De la grammatologie, Paris : Editions de Minuit, p. 89) et qui métamorphose le rapport du chercheur à sa quête véritable.

C’est par un jour comme celui-là, il y a tout juste dix ans, que naquit The Sibyl. A l’occasion du tout premier numéro, je parlais de résurrection… Aujourd’hui, la Sibyl va désormais son chemin et offre en ses détours la trame d’un véritable roman tissée de rencontres humaines autant qu’intellectuelles. Autour de la mémoire de Vernon Lee et des hommes et des femmes qui l’ont côtoyée directement ou indirectement, un réseau international s’est tissé, dont la solidité s’éprouve chaque jour.

Fruit de certaines rencontres, The Sibyl en a engendré d’autres : Federica Paretti et Stefano Vincieri, qui font revivre à Florence, à la Villa Il Palmerino, lieu privilégié de colloques, de séminaires, d’expositions, l’enclâve intellectuelle et artistique cosmopolite qu’y avait créée V. Lee.

The Sibyl, Journal of Vernon Lee Studies, qui est désormais doté d’un comité de lecture international, accueille des articles universitaires, des essais, des compte-rendus de lecture, des documents iconographiques, des textes introuvables et des témoignages inédits afin de mettre en lumière les rencontres qui ont pu marquer la vie et les œuvres de V. Lee et pour rendre justice à sa propre influence sur son cercle familial, amical ou professionnel.

La rugosité de la femme et l’exigence de son œuvre nous engagent à quelque chose comme une amitié sans concessions, qui ne soit ni hommage aveugle ni profanation, pour reprendre la formule d’Octavio Paz, mais qui sache maintenir la tension sage et féconde entre

l’exigence d’empathie, d’identification, de communion, d’inceste dirait Derrida, avec l’oeuvre et celle de la distance critique, de la vigilance souvent ronchonne, de l’esprit de contradiction. D’un côté, le texte sacré, sacralisé, intouchable, autorisant à peine sa translittération, objet de convoitise et d’interdit ; ou, si l’on veut encore, le texte en dame-seigneur qu’on désire tant qu’il devient difficile d’y toucher – qu’y toucher devient un attentat ; de l’autre, le texte, le même texte, l’original, comme ce contre quoi il faut lutter, se défendre ; comme ce dont il faut apprendre à se déprendre opiniâtrement. (Robert Davreu, “Antoine Berman, penseur de la traduction”)

Notre objectif est de communiquer, de partager, d’enrichir les connaissances et de faciliter la réflexion des lecteurs. Il s’agit au fond d’appréhender le mystère et de capter l’essence de ce que fut pour elle l’expérience de la création littéraire.

Dès son plus jeune âge, Violette, puis Violet Paget, devenue “Vernon Lee”, chercha par l’écriture à projeter au-dessus des abîmes de l’espace et du temps des ponts vers l’ailleurs et vers le passé, sensible qu’elle était au « sortilège embusqué [dans l’Histoire], [à l’]élément qui, quoique mêlé à une masse considérable d’excipient inerte, [avait pour elle] la vertu de griser »(Gracq) et qu’elle appelait le genius loci.

La correspondance dont le premier volume vient de paraître aux éditions Routledge sous la direction d’Amanda Gagel et de moi-même montre à quel point l’écriture était pour elle « l’occasion d’un risque et d’une espérance absolus » dont l’enjeu serait « la possibilité d’advenir à [elle]-même dans l’éclair d’un sens. Et cette possibilité n’est jamais assez prouvée… D’autant que [s]a ‘consistance’ propre [en tant que] sujet parlant ne tient à rien d’autre qu’à cette suite rythmique d’éclairs où, dans la trouvaille, [elle] se reconnaît exister. »(Laurent Jenny, La parole singulière, p. 106-7) L’abondance de l’œuvre, la stratégie de la reprise, la saturation de sa phrase –ces boucles et ce bouclage de l’écriture leeienne trahissent sans doute l’angoisse qu’il s’agit pour elle d’éluder.

Nous y percevons le besoin d’un lien fort avec les amis, et surtout l’Amie, pour affronter le bouleversement qu’accompagne l’expérience étrange et inquiétante que constitue « l’avènement du figural . . .  la perte de l’objet déjà comprise dans son apparition et qu’aggrave encore le mouvement du dire, l’impatience et la vaillance de dire tout de même par-dessus cette perte… » ( Jenny 76).

Un tel investissement relève d’un courage très particulier de la part du sujet qui choisit de s’exposer à « cet entrecroisement de risques : ouverture à l’inédit dans le réel, à la déliaison linguistique dans la parole. » (Jenny 25) Il témoigne aussi d’une manière d’être au monde particulière : « Tout se passe comme si mon pouvoir d’accéder au monde et celui de me retrancher dans les fantasmes n’allaient pas l’un sans l’autre. Davantage : comme si l’accès au monde n’était que l’autre face d’un retrait… » (Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible).

Mais pour cette jeune fille intelligente et cultivée vivant à l’époque victorienne, le seul choix dont il puisse être question est celui de la forme que prendra sa réponse à la « béance creusée par l’appel d’un réel défaillant ou plus exactement peut-être par la force d’un désir de réel ». (Jenny 161)

La forme, c’est d’abord la langue : de la Biographie d’une monnaie à « La voix maudite », rédigés en français, aux Contes de Toscane (Tuscan Fairy Tales) et au Prince aux cent soupes (The Prince of the Hundred Soups) adaptés et traduits de l’italien en anglais, à « La Vierge aux sept poignards » (« The Virgin of the Seven Daggers ») inspiré voire traduit de l’espagnol en anglais d’après Calderon de la Barca… ces hésitations linguistiques relèvent peut-être des difficultés de Violet Paget à négocier avec « Vernon Lee »…

Un tel détour par une langue tierce, voire une tierce culture, lui permet – le cas est fréquent – de médiatiser le rapport à la langue maternelle, d’apprivoiser la langue de l’Autre et de trouver in fine sa voix. Other-author… autre-auteur : peu de choses séparent ces presque anagrammes… Comme l’écrivait Antoine Berman en 1984 dans L’Épreuve de l’étranger, « tout rapport à soi et au ‘propre’ passe radicalement par le rapport à l’autre et à l’étranger, à telle enseigne que c’est par une telle aliénation, au sens le plus strict du terme, qu’un rapport à soi est possible. » (Berman 57) Vernon Lee sera « auteurisée » grâce au détour par la langue de l’Autre.

Cette nécessité d’une médiation n’est pas l’indice ou le symptôme d’une « incapacité à être à soi-même son propre centre »(Berman 78)  mais de ce contre quoi lutte tout créateur, selon Didier Anzieu dans Le corps de l’œuvre : « le travail psychique de création . . . active les secteurs endormis de la libido, et aussi la pulsion d’autodestruction » (Anzieu 20). La lutte est d’autant plus âpre pour une femme artiste du dix-neuvième siècle que la légitimité de son entreprise est alors loin d’être reconnue et qu’il lui faut conquérir sa place.

Tout aussi périlleuse s’avère la rencontre de l’autre dès lors que le désir, trouble-fête énigmatique, intervient. Désir et cruauté sont liés dans « Le coffre nuptial » (« A Wedding Chest »), dont Anthony Teets montre que l’« économie de l’ekphrasis » pratiquée par Lee souligne « l’analogie entre le rapt suivi du viol et de l’assassinat de Monna Maddalena et l’achat du cassone » par Messire Troilo Baglioni… Le coffre nuptial devenu le cercueil de la jeune épousée symbolise la valeur ambiguë attachée à la beauté féminine et à la virginité. La même brutalité caractérise « la Vierge aux sept poignards » (« The Virgin of the Seven Daggers ») selon Alice Mussard, où toutefois la vierge sous ses deux avatars –l’un occidental et judéo-chrétien (la Madonne), l’autre oriental et musulman (l’infante maure)–finalement séduit Don Juan. A. Mussard voit dans cette reprise leeienne du mythe un renversement porteur d’un « donjuanisme féministe »…

De quelles ténèbres profondes est issue l’image leeienne de l’amour comme saisissante catastrophe pour des hommes et des femmes fatalement pris à rebrousse-cœur, à contre-corps ? « Il n’est pas de parole qui ne soit tressée avec un silence dont, tout à la fois, elle procède et qui s’étend après elle… » (Jenny 164)

Partie pour son dernier voyage il y a 82 ans, Violet Paget, Vernon Lee pour certains de ses amis et pour ses lecteurs, conserve encore tous ses secrets.

 

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