“La Nativité, tableau de Fra Filippo Lippi”, par Vernon Lee

La Nativité, tableau de Fra Filippo Lippi,
expliqué par un pieux compère florentin de son temps [1]

« Je ne puis affirmer que les choses se soient
réellement passées de cette manière,
mais il me plaît beaucoup de penser qu’il en fut ainsi. »
Fra Domenico Caraleo, Vie de la Magdeleine

Les gens simples ne comprennent rien aux circonstances de la Nativité de Notre Seigneur: ils disent que Notre Seigneur est né à Bethléem et dans une étable, parce que les hôtelleries étaient toutes pleines, à cause de certaines fêtes des Juifs. Mais je vous dis, moi, que c’est une erreur, preuve de peu de sens, et que Notre Seigneur fut effectivement déposé dans une crèche, parce qu’aucune de ces hôtelleries n’avait voulu recevoir Joseph et la Sainte Vierge ; mais que cela arriva tout autrement.
Car il faut que vous sachiez qu’au-delà de Bethléem, qui est un gros village de ces pays-là, ayant fossés et murailles, s’étend une contrée montagneuse, sauvage à l’excès et couverte d’épaisses forêts de pins, de sapins, de mélèzes, de hêtres, et autres espèces semblables, que de temps en temps les habitants de Bethléem viennent en bande abattre pour en faire du charbon dont ils chargent les mulets et qu’ils vont vendre dans la vallée ; ou bien ils lient ensemble des arbres entiers servant à faire poutres, solives et mâts, et les font flotter sur les rivières qui sont nombreuses et fort rapides. Dans ces montagnes, au plus épais des bois, un homme s’était avisé de construire une maison pour y emmagasiner les troncs d’arbres abattus, y habiter avec sa famille quand bon lui semblait, et y garder ses bestiaux. Dans ce dessein, il s’était servi de certains piliers et débris de maçonnerie trouvés dans la forêt, restes d’un temple païen, qui depuis longtemps avait cessé d’exister. Il avait dégagé le bois aux alentours, ne laissant debout que les chicots d’arbres et les broussailles. Près de là, dans un ravin, parmi de grands sapins, coulait une rivière toujours pleine jusqu’aux bords, même pendant la canicule, grâce à la fonte incessante des neiges, et à l’eau verte, vive et froide à l’excès. Tout autour, par monts et par vaux, s’étendait la forêt de sapins, de mélèzes, de pins, de hêtres et d’autres arbres nobles et utiles, exhalant agréable et vertueuse odeur. L’homme voulut jouir de sa maison et vint avec sa famille et ses serviteurs, et ses chevaux, et ses mulets et ses bœufs, qu’il employait à transporter le bois et le charbon.
Mais à peine étaient-ils installés qu’un tremblement de terre ravagea l’endroit, bouleversant murailles et piliers, et l’on entendit dans l’air une voix qui criait : Ecce domus Domini Dei, C’est ici la maison du Seigneur Dieu. Sur quoi ils s’enfuirent, étonnés et remplis de terreur, et s’en retournèrent à la ville. Et aucun des membres de la famille de cet homme n’osa désormais s’aventurer à retourner dans ce bois, ni dans cette maison, à l’exception de l’un d’eux, nommé Hilarion, simple valet, jeune, mais de grand cœur, et plein de foi dans le Seigneur. Il offrit d’y retourner, d’y établir sa demeure, couper les arbres et faire du charbon pour son maître. Hilarion partit donc ; pauvre et pauvrement vêtu d’un pourpoint de cuir et d’un capuchon de serge. Et il emmena avec lui un bœuf et un âne, pour charger le charbon et le conduire dans la vallée, chez son maître à Bethléem.
Or, la première nuit qu’Hilarion coucha dans cette maison en ruines, dont il ne restait qu’une partie du toit, et qu’il avait recouverte de branches de pin, il entendit des voix qui chantaient dans les airs et qui ressemblaient à des voix d’enfants, tant garçons que filles. Mais il ferma les yeux, récita un Pater noster, se retourna et s’endormit. Et de nouveau, la nuit suivante, il entendit les voix, et se dit que la maison était hantée et il trembla. Mais, comme il avait le cœur pur, il dit deux Ave et alla se coucher. Et encore une autre fois il entendit les voix, et elles étaient extrêmement suaves, et avec elles un parfum se répandit qui ressemblait à celui d’herbes odorantes écrasées, de toutes espèces de fleurs, d’encens et de racines d’iris. Alors Hilarion frissonna, car il eut peur que ce fût l’action des dieux païens, Mercure, ou Macomet (sic)* ou Appollinis (sic). Mais il dit ses prières et s’endormit.
Mais, à la fin, Hilarion, une nuit, entendant ces chants, comme de coutume, ouvrit les yeux. Et voici ! La maison était brillamment éclairée, et un immense escalier lumineux, pareil à des fils de toile d’araignée d’or, montait jusqu’au ciel ; et il y avait quantité d’anges allant et venant, ayant cheveux frisés comme ruche de miel ; et vêtements roses, verts, bleu de ciel, blancs, richement brodés de pierres précieuses et de perles, avec des ailes, semblables à celles des papillons et aux queues des paons, avec des auréoles d’or massif autour de la tête. Ils allaient et venaient, portant guirlandes et semant fleurs, de sorte que, quoique l’on fût au cœur de l’hiver, on eût dit un jardin en juin, tout rempli de lis, de roses et de giroflées. Et les anges chantaient ; puis, quand ils eurent accompli leur tâche, ils dirent : « C’est bien », et partirent, se tenant par la main et volant dans le ciel au-dessus des sapins.
Et Hilarion fut fort étonné, et alors il dit cinq Pater et cinq Ave.
Or, le lendemain, comme il abattait un sapin dans le bois, il vit venir à lui, au milieu des rochers, un vieillard vénérable, avec une longue barbe grise et un air solennel. Son vêtement était cramoisi, et sous son bras il portait des livres écrits et une verge.
Et Hilarion lui dit :
« Qui es-tu ? Car cette forêt est hantée par des esprits, et je voudras savoir si tu es l’un d’eux ou un homme. »
Et le vieillard répondit :
« Mon nom est Hieronymus. Je suis un sage et un roi. J’ai passé tous mes jours à apprendre les secrets des choses. Je sais comment croissent les arbres, comment coulent les eaux, et où sont les trésors ; et je puis t’apprendre ce que chantent les étoiles, de quelle façon le rubis et l’émeraude sont fondus dans les entrailles de la terre ; je puis enchaîner les vents et arrêter le soleil, car je suis sage au-dessus de tous les hommes. Mais celui que je cherche est plus sage que moi, et je parcours les bois en quête de celui qui est mon maître. »
Et Hilarion dit :
« Demeure ici, et tu verras, si je ne me trompe, Celui que tu cherches. »
Alors le vieillard, dont le nom était Hieronymus, demeura dans la forêt et construisit une hutte en pierres.
Et le lendemain comme Hilarion allait prendre du poisson dans la rivière, il rencontra sur le bord une dame, belle au-delà de toute comparaison, et n’ayant pour tout vêtement que sa propre chevelure dorée et longue à l’excès.
Et Hilarion lui demanda :
« Qui es-tu ? car cette forêt est hantée par des esprits, et je voudrais savoir si tu es l’un d’eux et si tu as de mauvaises intentions, comme le démon Vénus, ou si tu es une femme comme la mère qui m’a porté. »
Et la dame répondit :
« Mon nom est Magdeleine. Je suis une princesse et une courtisane, et la plus belle femme qui ait jamais existé. Tous les jours les rois et les princes de la terre apportaient des cadeaux dans ma demeure, suspendaient des guirlandes à mon toit et jonchaient ma cour de fleurs : tout le jour les poètes me chantaient sur leurs luths et tous à la nuit ils se couchaient devant ma porte en gémissant ; car je suis belle par-dessus toutes les créatures. Mais celui que je cherche est plus beau que moi, et je suis le bord des lacs et des rivières en quête de mon maître ».
Et Hilarion lui fit cette réponse :
« Demeure ici, et tu verras, si je ne me trompe, Celui que tu cherches. »
Et la dame, dont le nom était Magdeleine, demeura près de la rivière et se construisit une cabane de roseaux et de feuillages. Et cette nuit-là fut la plus longue et la plus froide de l’hiver, et Hilarion se fit un lit de fougère et de foin dans l’étable du bœuf et de l’âne et se coucha tout près d’eux pour avoir chaud. Mais voici ! Au milieu de la nuit, l’âne se mit à braire, et le bœuf à beugler, et Hilarion se réveilla en sursaut. Et il vit les cieux ouverts avec un grand éclat comme celui de l’or battu et ciselé, et des anges allaient et venaient, se tenant l’un et l’autre par la main, tout enguirlandés de roses, en chantant : Gloria in excelsis Deo et in terra pax hominibus bonae voluntatis. Et Hilarion étonné dit alors dix Pater et dix Ave.
Et, ce jour-là, vers midi, à travers le bois, un homme arriva portant un bâton et conduisant une mule sur laquelle était une femme qui paraissait près de son heure et gémissait d’une façon pitoyable. Et c’étaient de pauvres gens, tout couverts de la poussière du voyage.
Et l’homme dit à Hilarion :
« Je me nomme Joseph. Je suis charpentier dans la ville de Nazareth, et ma femme s’appelle Marie, et elle est en mal d’enfant. Souffre que nous nous reposions et que ma femme se couche sur la paille de l’étable. »
Et Hilarion dit :
« Soyez les bienvenus, Benedictus qui venit in nomine Domini ».
Et Hilarion ajouta de la fougère et du foin, et donna de la provende à la mule.
Et l’heure de la femme arriva, et elle mit au monde un enfant mâle. Or, Hilarion le prit et le coucha dans la crèche. Et il alla dans le bois et y trouva le vieux magicien Hieronymus et Magdeleine, et dit :
« Venez avec moi à la maison en ruines, car, en vérité, là est Celui que vous cherchez. »
Et ils le suivirent dans la maison en ruines, à l’endroit où les sapins étaient espacés au-dessus de la rivière ; et ils virent le petit enfant couché dans la crèche, et Hieronymus et Magdeleine s’agenouillèrent, disant :
« Assurément le voici, Celui qui est notre maître, car il est plus sage et plus beau qu’aucun de nous ».
Et les cieux s’ouvrirent, et des anges s’avancèrent, tels qu’Hilarion en avait vu, avec des auréoles d’or massif autour de la tête et des guirlandes de roses autour du cou. Et ils se prirent les mains et dansèrent, et, tout en planant dans les airs, ils chantaient : Gloria in excelsis Deo.

*le Manuscrit original ne mentionne pas Macomet mais Trevegant. Voir le MSS dans cette livraison de The Sibyl. (NdE)

Remerciements au Professeur Laurent Bury pour m’avoir communiqué ce texte, traduit de « A Picture of The Nativity by Fra Filippo Lippi, as Explained by a Pious Florentine Gossip of his Day » par un traducteur inconnu.

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